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Page 1 sur 2 Par Antoine MALO, envoyé spécial à Goma (RDC) Le Journal du Dimanche  Ces dernières semaines, des milliers de personnes ont fui leurs camps de réfugiés du Nord-Kivu, à cause des tirs à répétition dans ce secteur. Cette région, située à l'est de la République démocratique du Congo, est en proie à de violents combats, dans lesquels la population est devenue une arme de guerre. " Le Nord-Kivu ? Faut faire attention là-bas, c'est vraiment le bordel !" A l'aéroport de Kinshasa, dans la chaleur moite de la nuit équatoriale, l'homme d'affaires congolais, rompu aux convulsions politiques de son pays, tient à prodiguer ses derniers conseils. Le " bordel" ? Doux euphémisme pour résumer la guerre qui déchire depuis de long mois cette province montagneuse de l'est de la République démocratique du Congo (RDC),
bordée par le Rwanda et l'Ouganda. Toutes les ONG présentes sur place ont tiré la sonnette d'alarme à de multiples reprises. Sans résultat. Pis, depuis la fin du mois d'août et la reprise des combats entre l'armée régulière et les troupes du général rebelle Laurent Nkunda, la situation ne fait qu'empirer.
Une tragédie oubliée. Un conflit dans ce qu'il a de pire, avec ses exécutions sommaires, ces centaines de milliers de déplacés, sa situation sanitaire catastrophique. Et ces viols à grande échelle. "La guerre, on a fini par en faire notre affaire. Quand j'y pense, je n'ai jamais vraiment connu la paix." Allongée sur son lit à l'hôpital Docs Heal Africa, de Goma, capitale glauque de cette province maudite, Mulwa est l'une de ses anonymes de la guerre du Kivu. Enveloppée dans un drap carmin et doré, elle est arrivée il y a un mois de son village près de Walikale, dans l'Ouest. Pour une opération urgente : reconstruire son vagin après un viol collectif.
Difficile pour elle de se confier, de livrer les détails de cette barbarie. Surtout quand on a 13 ans, et que la douleur ravage un bas-ventre tout juste opéré. Alors son histoire, l'adolescente la chuchote, dans le sombre dortoir où pendent quelques moustiquaires : "C'était un soir en septembre. Ils étaient cinq, en tenue militaire. Je suis tombée dans leur embuscade alors que je venais récupérer le corps de mon frère qui venait de se faire tuer." "Les assaillants" lui demandent alors de se déshabiller. Un coup de crosse dans le dos l'y oblige. Elle est traînée jusqu'au milieu du village, à quelques mètres du cadavre de son frère.
"Je ne sais pas si les cinq m'ont violé"
"Un premier militaire s'est mis sur moi. J'ai ressenti beaucoup de douleur car c'était la première fois que je connaissais les hommes." Ensuite, les souvenirs de Mulwa se brouillent. Ne subsistent que des images. Les ténèbres de la nuit et la main du bourreau qui étouffe ses cris. "Le contentement" qu'elle lit sur son visage. Les chants des quatre autres qui lui maintiennent les jambes écartées. Puis le second violeur, le troisième. La douleur, et le sang qui coule de son sexe. Les vertiges. L'évanouissement, enfin. "Je ne sais pas si les cinq m'ont violé... Je crois que oui", murmure-t-elle en agrippant le vieux blouson qui lui sert d'oreiller. Mulwa n'en dira pas plus. Une infirmière surgit qui vient changer sa couche. Un supplice, l'adolescente s'effondre en larmes.
A Docs Heal Africa, le drame de Mulwa n'a rien d'exceptionnel. Un temps, les autres patientes l'ont écoutée raconter son supplice, sans s'étonner, avant de retourner vers leur propre souffrance. Car chacune ici a vécu l'enfer. Fatoumaté, l'infirmière, a eu le ventre transpercé par une machette alors qu'elle était enceinte de six mois. Lucie-Elisabeth, 60 ans, a, quant à elle, été violée pendant plusieurs jours par sept guerriers Maï Maï. Ou encore Mayala, 17 ans, et son petit King âgé de deux semaines, à qui elle donne le sein, le regard perdu dans le vide : l'enfant d'un viol, perpétré à Rutshuru, à une soixantaine de kilomètres au nord de Goma, par quatre "militaires qui parlaient rwandais".
Dans le conflit du Nord-Kivu, le viol est une arme. "Un moyen de se venger", explique Jo Lusi, charismatique directeur de l'hôpital Docs. Son institution est l'une des seules de la région à réparer l'irréparable. Mais elle soigne aussi les autres victimes de la tragédie. Les grands blessés notamment, comme Devota, une adolescente discrète, qui se déplace à l'aide de deux grandes béquilles en bois. Elle est arrivée en août de Rutshuru, le bassin fracassé par une balle alors qu'elle tentait de fuir des combats. La jeune fille est restée plusieurs heures inconsciente le long d'une route, avant d'être ramassée par une équipe de Médecins sans frontières. Elle attend depuis son opération. Seule. Sans savoir si ses parents sont encore vivants. Ici au moins, elle trouve un peu de réconfort. Un bref répit qui ne durera pas.
Au dehors, dans Goma pourtant épargnée par les combats, règne une ambiance lourde. La vacance du pouvoir est patente, malgré ces patrouilles des forces armées congolaises (FARDC) qui sillonnent les rues défoncées et boueuses. Et malgré les troupes de la mission des Nations unies au Congo (Monuc), chargées de maintenir un semblant de paix dans la région. L'odeur de la guerre est là, toute proche. Officiellement pourtant, il n'y a plus de conflit en RDC. L'année dernière, des élections historiques ont couronné Laurent Kabila qui a garanti la restauration de l'autorité de l'Etat sur l'ensemble du territoire. Vaine promesse. Au Nord-Kivu, son armée ne contrôle qu'une partie du territoire. Le reste est notamment sous la domination des quelque 4.000 hommes de Laurent Nkunda, qui se pose en défenseur de la minorité tutsie. Laquelle, selon lui, est menacée par les miliciens des Forces de libération du Rwanda (FDLR), les anciens génocidaires réfugiés dans la région depuis 1994.
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