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BUKAVU, Journal d'Octobre 1923 (1 lecteur(s)) (1) Invité(s)
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SUJET: BUKAVU, Journal d'Octobre 1923
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BUKAVU, Journal d'Octobre 1923 Il y a 11 Mois Karma: 5  
Mardi 2 Octobre 1923 :

Les porteurs qui ne nous avaient pas rejoints hier soir arrivent ce matin de bonne heure, ce qui nous permet de faire cuire quelques oeufs et de préparer du café. J'ai passé une excellente nuit dans mon fauteuil et ce matin je suis tout à fait reposé. A 7 heures 30, on se remet en route pour Bukavu et cette partie du voyage est beaucoup moins bien que la première; on circule parmi des mamelons complètement nus et recouverts seulement d'herbe rase, ça et là des boeufs gardés par des enfants. Quelques kilomètres avant d'arriver, nous passons une magnifique plantation de café très bien entretenue; c'est une ferme appartenant à Monsieur Gliemann, un peu plus loin un des bambous de ma chaise casse et il faut perdre une demi-heure à modifier le système pour me permettre d'arriver à Bukavu que nous atteignons à 13 heures 30. Nous sommes reçus par la reine entourée de toute sa cour et elle nous accompagne jusqu'à la maison où nous devons loger. Cette maison est placée sur une petite élévation d'où on a une très jolie vue sur le lac Kivu, au bord duquel est situé le poste; il y a vis à vis de chez nous une petite presqu'île sur laquelle on construirait un joli campement. Nous déjeunons à 16 heures et vers 18 heures arrive l'Administrateur du Territoire, Monsieur Terlinden; c'est un homme de 35 à 40 ans très aimable que je remercie immédiatement de la rapidité avec laquelle il nous a procuré des porteurs; il va chez lui expédier une ou deux affaires et revient ensuite causer avec nous pendant une heure environ; c'est un type très amusant et qui a roulé sa bosse un peu partout au Congo.

Fatigués de la journée passée en voyage nous nous couchons de bonne heure.

Mercredi 3 Octobre 1923 :

La nuit dernière il a fait assez froid et j'ai même dû me lever pour aller enfiler un pantalon de kaki et ma veste de laine, aussi ce n'est qu'à 6 heures que je sors du lit. Le lever du soleil sur le lac est très beau quoique l'atmosphère ne soit pas bien claire. Nous venions de finir de déjeuner quand nous recevons la visite de Monsieur Duplan qui nous dit que la maison qu'il va occuper pendant trois ans ne contient pas un meuble; il faudra qu'il se fasse confectionner un ameublement de fortune. Il n'a pas encore vu le bateau dont il aura à s'occuper comme chef d'atelier de la marine du Kivu; ce bateau est à Kissenyi et sera sans doute de retour demain soir.

M. Terlinden vient vers 11 heures 30 nous inviter à déjeuner chez lui et pendant que nous causions, arrivent la reine et sa suite, le roi de Kabaro est encore tout jeune et c'est sa mère qui est régente, elle n'est pas mal mais a, parait-il, assez mauvaise réputation étant volage dans ses affections bien que la veuve d'un roi soit supposée être très fidèle à la mémoire de son mari. M. Terlinden nous donne sur elle et sur les traditions du pays certains renseignements très intéressants. Ainsi ce n'est pas le fils aîné du roi qui lui succède naturellement; ce sont les sorciers qui en décident. Ils sont supposés assister à la naissance de tous les enfants du roi et c'est celui qui naît avec une aiguille de laiton sous l'aisselle gauche, une autre en fer sous l'aisselle droite, un grain de sorgho dans la main droite et quelque autre graine (un haricot) dans la main gauche qui doit succéder au père; les sorciers ne disent jamais quel est celui-là jusqu'au moment de la mort du père (1), et ils choisissent alors celui qui a l'air le plus faible de caractère afin de pouvoir avoir sur lui plus d'influence. Une fois le père mort on fait bouillir son crâne et l'héritier désigné, soi-disant par les circonstances de sa naissance, mais en réalité par les sorciers, l'emporte sur une colline où il reste deux jours en méditation; au bout du second jour il met le crâne de son père dans un tambour et le rapporte dans sa hutte où le tambour et son contenu doivent toujours rester.

(1) Comme le roi a plusieurs femmes, cela est fait dans le but d'enlever à chacune de ces femmes l'idée de faire disparaître le roi avant le temps pour devenir Régente; cela arriverait infailliblement si le successeur était connu du vivant du roi.

Comme couronne, il porte réunies toutes les aiguilles de laiton et de fer de ses prédécesseurs et aussi enfermée dans un petit sac de cuir la peau des testicules de son père ! ça c'est complet. Après le déjeuner nous parlons de différentes choses, entre autres de l'industrie sucrière et j'apprends que sur la hauteur qui domine la rivière avant d'arriver à Camaniola, on trouve à fleur de terre du soufre apparemment pur, on pourrait égal-ment avoir de la chaux pas loin d'Usumbura, dans la vallée de la Rusisi, qui fournirait aussi du bois à feu car elle est passablement boisée. Cela est vraiment intéressant et je suis plus persuadé que jamais qu'il y aurait là une industrie à créer et de la galette à récolter. Quand on pense que le sucre blanc se vend ici à 11 francs le kilo et qu'un laboureur coûte en moyenne 60 centimes (belges) par jour, il y a de quoi ouvrir l'oeil.

On trouverait facilement sur place l'écoulement de 5 à 6000 tonnes de sucre car en plus de la consommation, il y a aussi la possibilité de la création d'industries utilisant le sucre, telles que la préparation de confitures car les fruits : goyaves, fraises, pommes, etc, .... viennent très bien du coté de Kivu. Monsieur Marzorati, commissaire royal des T.O., sera ici dans un jour ou deux et je serai heureux de le rencontrer; cette question l'intéresse beaucoup parait-il; on en causera.

Demain matin Léopold et moi avons l'intention d'aller chez Monsieur Dierckx à Nya-Lukemba, à 1 heure et quart de marche d'ici; il a une très jolie ferme et aussi un magasin où nous trouverons certaines choses qui nous manquent sans être cependant indispensables. Nous y verrons aussi son frère, qui habite Katenda et nous donnera des renseignements sur la façon la plus pratique de nous rendre à Kisenyi, car si nous attendons le bateau nous en avons pour un mois; il pourra peut-être nous fournir des pirogues ou nous en faire obtenir. J'ai demandé aujourd'hui 4 bambous pour réparer nos "tipois" et pour être prêts à nous mettre en route à pieds le cas échéant.

Il fait ce soir beaucoup de brise et le lac ne doit pas être commode. M. Terlinden nous dit que quand il vente on ne peut pas aller en pirogue sur le lac qui est très agité; de plus on s'attend incessamment à une éruption du Kasivimbi, qui entre en activité aux mêmes époques que l'Etna et il faut passer tout près pour se rendre de Kisenyi à Rutshuru. J'ai reçu en cadeau aujourd'hui un sabre indigène, fait avec de l'acier que les indigènes obtiennent eux-mêmes du minerai que l'on trouve dans les montagnes des environs; du reste tous les instruments en acier de la région, tels que couteaux, lances, pioches, etc... sont fabriqués de la même façon, il faut que le minerai soit bien riche. On trouve également de l'or dans les environs.

Jeudi 4 Octobre 1923 :

Nous sommes allés dans la matinée chez Monsieur Dierckx à Nya-Lukemba, pour y acheter divers articles. Sa ferme et son magasin son situés sur une presqu'île à l'embouchure de la Rusisi; il construit en ce moment une maison à étage en pierres qui sera certainement très bien une fois terminée.

Pour le moment il habite une construction en paille qui est cependant très bien installée. Le salon qui regarde le lac est éclairé par une grande baie vitrée décorée de dispositifs sur verre, dont quelques uns sont de vrais tableaux. Un "bush-buck" apprivoisé circule dans la maison et saute même sur les divans comme un chien. En retournant je m'arrête à un petit cimetière au bord du lac, il y a là quelques tombes d'Européens, morts à Bukavu entre autres, le Lieutenant Tondeur assassiné par les indigènes, il y a 3 ou 4 ans. Chaque tombe est marquée par une croix en bois sur laquelle est écrit le nom et l'âge de la personne ensevelie. Il y a aussi une tombe en pierre, avec une plaque de marbre, où repose une jeune femme morte à Bukavu en 1921. Le tout est très propre et bien entretenu.

Dans l'après-midi, orage pas très fort et pluie; le temps est humide et désagréable, on se croirait à Curepipe.

Vendredi 5 Octobre 1923 :

N'ayant rien de mieux à faire nous sommes allés ce matin visiter la marine du Kivu à 20 minutes de marche d'ici et là nous avons retrouvé Monsieur Duplan qui a pris ses fonctions de chef d'atelier. Nous y faisons la connaissance de Monsieur Jestraets, Capitaine et mécanicien du bateau qui fait le service sur le lac Kivu; il ressemble à s'y méprendre à Raymond Lagesse et pourrait passer pour son frère jumeau; il parle assez mal le français, qu'il a appris au Congo.

Nous rencontrons aussi un américain, Monsieur Burbridge, qui revient d'une expédition dans la région des gorilles près du volcan Karisimbi; il en a capturé 4 jeunes qu'il ramène en Amérique et que nous avons eu l'occasion de voir. J'ai été absolument saisi par l'expression humaine de ces animaux qui n'ont que quelques mois, entre 10 et 18; ce sont de jeunes vieillards qui ont une façon de vous regarder telle qu'on s'attend à les voir parler et ils m'auraient adressé la parole que je n'en aurais pas été autrement surpris. Leurs moindres gestes sont ceux de l'homme, il y en avait un de malade et il s'était couché sur ses genoux, les bras croisés reposant à terre et la tête dans ses bras; de temps à autre il toussait et on aurait cru entendre un homme.

A un certain moment son voisin prend la corde que le malade avait autour des épaules et tire dessus sans brutalité; le malade se lève sur ses genoux et reprend tranquillement la corde en regardant l'autre avec l'air de lui dire "laisse-moi tranquille, tu ne vois pas que je suis malade", puis se recouche dans la même position. Ils marchent sur deux jambes et en s'appuyant sur les doigts des mains repliés, mais aussi debout comme les humains.

Monsieur Burbridge ayant donné à l'un deux une tasse de lait il s'est mis à boire en tenant la tasse des deux mains et en ne perdant que très peu du contenu. Ils ont tous un air très triste, comme s'ils se rendaient compte de leur situation et leur façon de se croiser les bras quand ils sont assis est vraiment curieuse. L'impression qu'ils m'ont produite est telle que je considère que celui qui tire sur un de ces animaux pour s'amuser est parfaitement capable de tirer sur un humain dans le même but; pour rien au monde, sauf si j'étais attaqué, je ne voudrais me servir d'une arme contre eux; il me semble plutôt que j'essaierais de leur parler et de m'expliquer. Quand ils désirent qu'on les prenne dans les bras, ils vous tendent les bras comme un enfant et ensuite vous les passent autour du cou et se cachent la tête tout contre vous et en faisant entendre des petits grognements de satisfaction; il n'y a sûrement pas plus de différence entre eux et les sauvages que l'on voit ici qu'entre ces derniers et nous, je suis même certain que si on les étudiait davantage en liberté on trouverait beaucoup de points en leur faveur. Accorder une âme et la refuser à ces animaux ne peut être que du parti pris et un manque absolu de bonne foi. Demain matin, si je peux, je retournerai les voir et les examiner plus longuement.

Après le déjeuner, orage plus violent qu'hier jusqu'à 14 heures environ puis le temps s'éclaircit et le lac sans une ride, bordé de montagnes que la pluie a lavées et qu'on aperçoit jusqu'aux endroits les plus éloignés est ravissant; comme je regrette de n'avoir pas un bon stéréoscope avec lequel on puisse fixer ces paysages; le mien n'est pas assez fin pour cela.

Vers 19 heures, l'orage recommence mais cette fois en pleine obscurité et c'est impressionnant de voir le lac éclairé maintenant par la lumière bleue des éclairs aussi loin qu'on peut voir. Quel magnifique spectacle; rien que cela vaut le voyage ! Léopold regarde cela de son air le plus calme et on dirait qu'il n'en a jamais vu d'autres de toute son existence et cependant, il y a là quelque chose de grandiose qu'il est difficile de décrire; c'est un tableau qu'on ne se lasserait jamais d'admirer. A 21 heures tout est rentré dans l'obscurité; le projecteur est éteint et on n'entend que la pluie qui tombe goutte à goutte et le chant des grillons.

Samedi 6 Octobre 1923 :

Toute la nuit dernière, il est tombé une petite pluie qui continue encore ce matin; le temps froid et humide nous fait rester au campement où Terlinden vient nous rejoindre vers 10 heures et demie; on blague d'un tas de choses pendant que le caporal du poste change les bambous de nos "tipois" et modifie le système de façon que les 4 porteurs puissent marcher en file indienne; cela est indispensable maintenant car nous n'aurons plus de route mais des sentiers indigènes où on ne peut marcher deux de front. Pendant que nous causions, arrive Monsieur Lodes, un des ingénieurs qui s'occupent de la route; c'est un homme d'une quarantaine d'années, parlant avec un fort accent alsacien, il vient ici pour tracer la route qui doit rejoindre la marine à Bukavu.

Le commissaire de district, Monsieur Van de Ghinst doit arriver demain matin et nous attendons son arrivée avec impatience pour tacher d'avoir une des vedettes automobiles pour nous déposer à Ngoma. Comme c'est aussi sa route et qu'il est pressé, peut-être pourra-t-on s'arranger. Il serait temps qu'on commence à chasser, car depuis le premier Août que nous sommes partis, nous n'avons encore rien fait et il va bientôt falloir songer au retour.

Dans l'après-midi, passe un instant à la maison Monsieur Dierckx, le frère de celui qui a une ferme à Nya-Lukemba, celui là aussi a une ferme mais à Katana, de l'autre côté du lac; tous les deux se ressemblent tellement que je le prends pour son frère.

Le temps s'éclaircit vers 15 heures mais reste toujours froid, ce qui fait que nous dînons et allons nous coucher de bonne heure; il n'y a du reste rien d'autre à faire.

Dimanche 7 Octobre 1923 :

Il fait ce matin un temps radieux et on voit jusqu'aux montagnes les plus éloignées; cela est si anormal que je ne serais pas étonné que la journée s'achève par un orage formidable. Le commissaire de district s'amène en grande pompe vers 9 heures 30 et s'installe dans la maison de l'administrateur qui a dû déménager pour la circonstance.

A 10 heures et quart, nous partons pour chez Dierckx où nous arrivons à 11 heures 45, presque en même temps que ces Messieurs qui rentraient de Cha-Ngugu où ils avaient assisté à une réception donnée par le Commissaire Royal, Monsieur Marzorati, il y avait, parait-il, danses indigènes et tout le bazar usuel en ces cas là.
Nous déjeunons aux sons d'un excellent gramophone et je suis frappé par un air que je n'avais pas entendu depuis que j'ai quitté le Zambèse "Rag, mysterious rag" et qui faisait fureur à cette époque, comme aujourd'hui les "fox trot" et autres tangos. Nous passons une très agréable après-midi à nous renseigner mutuellement sur Maurice et le Kivu. Les frères Dierckx ont une très belle concession qui comprend environ 200 hectares; depuis 2 ans et demi qu'ils ont commencé à travailler, ils ont planté une assez grande quantité d'arbres : eucalyptus, filaos, multipliants, ... qui viennent assez irrégulièrement.

Leur plantation de café est magnifique et des arbres de 2 ans et demi, hauts de 1 mètre à 1 mètre 50 sont en plein rapport; entre les rangs de daféeres il y a des planches d'asperges qui ont belle apparence. Les ananas sont de très belle venue, mais l'espèce ne me paraît pas fameuse, on dirait les ananas sauvages de Maurice.

Le plus jeune des frères Dierckx est un excellent photographe et il a toute une collection de photos de chasse prises pendant la guerre où il était chargé du ravitaillement des troupes en gibier; il a dû nécessairement en faire des massacres et c'est par groupes de 20 à 25 qu'on voit certaines antilopes , les buffles et les hippos se rencontrent en masse dans les plaines de la Rutchuru. Nous sommes rentrés à Bukavu assez tard et avons dû faire les 2 ou 3 derniers kilomètres dans l'obscurité, ce qui est loin d'être agréable.



Lundi 8 Octobre 1923 :

Ce matin une des vedettes est venue prendre Monsieur Van de Ghinst et Terlinden pour les conduire à Cha-Ngugu y rencontrer le commissaire royal, M. Marzorati; comme nous étions au débarcadère le Commissaire de District nous a offert de venir nous balader jusqu'à Cha-Ngugu ce que nous avons accepté avec empressement. La vedette qui nous a conduits a été prise aux Allemands; c'est un joli bateau en tôle de 12 mètres environ avec un moteur à essence d'une quinzaine de chevaux, mais on peut également le faire marcher à la voile ou à la pagaye; comme vitesse il n'excède guère 5 et demi à 6 noeuds et doit pouvoir porter 6 à 7 tonnes sinon 10. M. Marzorati qui nous attendait au débarcadère nous a très aimablement reçu et après quelques mots de conversation s'est retiré avec Monsieur Van de Ghinst pour causer d'affaires pendant que Léopold, Terlinden et moi restions à causer avec l'administrateur, Monsieur Keyser, et sa femme qui sont très gentils. Nous devions rentrer à Bukavu pour déjeuner mais la conférence s'étant prolongée nous avons tous déjeuné à Cha-Ngugu ce qui nous a procuré le plaisir de faire la connaissance de Madame Marzorati qui accompagnait son mari pendant sa tournée; c'est une anglaise qui avait en premières noces épousé un français et qui se débrouille très bien dans cette langue. Elle nous a fortement conseillé de faire l'ascension d'un des volcans du Kivu qui en vaut parait-il la peine; nous n'y manquerons pas.

Mardi 9 Octobre 1923 :

Aujourd'hui grande réunion des chefs du district qui viennent saluer le commissaire. Ils commencent à arriver vers 8 heures et demie, chaque chef escorté de ses guerriers (ou plutôt d'une partie d'entre eux), c'est un joli spectacle de voir ces longues files descendre par différents chemins des collines qui entourent le poste; comme armes ils ne portent chacun qu'un roseau de 2 mètres, qu'on prendrait à distance pour une lance; il est interdit d'en avoir d'autres. Le chef se rend à la maison occupée par le commissaire pendant que les hommes se mettent à danser sans autre musique que le son d'une trompette faite d'une corne de boeuf ou d'une défense d'éléphant creusée sur toute sa longueur. Cette danse est un exercice plutôt violent et qui doit être très fatiguant à en juger par la transpiration de tous ces hommes pourtant accoutumés à la chaleur. Le rythme est très bien marqué par les pieds qui frappent le sol en mesure et de temps à autre ils poussent tous ensemble un grand "wah" quelquefois bref et d'autres fois plus prolongé.

Certains de ces guerriers sont de très beaux hommes d'une taille bien au-dessus de la moyenne mais tous, quelle que soit leur taille, sont bien musclés et surtout bien proportionnés, ils donnent l'impression tant ils sont souples, d'être parfaitement entraînés et d'être tout muscles. Le petit roi de Kabare est là avec sa mère et son frère; en plus de lui il y a 5 ou 6 chefs entre autres, une espèce de vieux chimpanzé qui n'a jamais voulu se montrer à un Européen depuis plus de 7 ans; sa présence est un des succès du commissaire. Ils ont leur diadème d'aiguilles de laiton et d'acier plus le reste. Un d'eux est coiffé d'un feutre australien et a une sale tête; c'est, parait-il un bandit réussi et ça ne m'étonne guère; ce serait un vilain client à rencontrer en brousse.

A 10 heures les danses cessent et le Commissaire entame un interminable palabre avec les chefs assis sur des chaises ou accroupis devant la tente; quelques uns en profitent pour se faire extraire des chiques par leurs voisins; ils livrent leur pied à l'opérateur qui se sert d'une petite aiguille de bois qu'ils portent piquée dans leurs cheveux et le patient ne s'occupe plus que d'écouter la conversation sans plus se soucier de son pied que s'il ne lui appartenait pas. A voir sa figure, on croirait que c'est sur un autre que l'on s'exerce. De temps en temps, l'opérateur présente au patient une chique au bout de son aiguille; ce dernier l'écrase alors soigneusement sur un ongle et chacun reprend son occupation.

A midi, je rentre déjeuner et le commissaire ne tarde pas à lever la séance. Les uns et les autres retournent chez eux et on voit encore ces bataillons noirs remonter les collines pour disparaître derrière après avoir été un moment en profil sur le site. Il y avait là réunis, environ un millier d'hommes.

A 14 heures, quelques autres chefs arrivent encore mais je ne sors pas de la maison ne prévoyant rien de nouveau; je passe l'après-midi à changer la toile de mon fauteuil désirant conserver celle qu'Olry m'a donné et qui est de fabrication indigène. Avec le reste de la toile que j'ai acheté à Usumbura je confectionne un sac pour conserver le riz car on en perd trop autrement.

Je continue à apprendre le Swahili mais je renonce pour le moment à toutes les règles d'accord des adjectifs, etc; cela me prendrait tant de temps que je partirais d'ici sans pouvoir dire un mot; d'ailleurs ceux de la région qui comprennent le Swahili le parlent n'importe comment et n'observent aucune règle ou presque, il vaut mieux avoir un vocabulaire des mots les plus employés qui, aidés de l'intonation et du geste, sont facilement devinés par ceux à qui on les adresse.

Mercredi 10 Octobre 1923 :

Je finissais de me raser et j'étais à moitié nu quand arrive sous le "baraza" un missionnaire américain accompagné d'une américaine qui, je suppose être sa femme; ils me prennent pour l'agent du transport et viennent me réclamer des colis expédiés depuis 3 semaines; je pense tout de suite que ça doit être une farce de Terlinden qui ne peut pas souffrir les missionnaires américains et qui se sera payé leur tête en les envoyant chez moi; cela me donne l'idée de prolonger la plaisanterie et je les dirige sur la marine en leur disant qu'ils y trouveront sans doute les colis qu'ils cherchent; cela leur fera toujours 40 minutes de marche aller et retour et c'est un bon exercice pour des gens qui n'ont rien à faire.

Cette aventure me fait penser à une histoire du commandant Conturieux qui commandait les troupes à Tutchuru et qui était très amusant et assez brutal par moments; un missionnaire américain de la secte des Adventistes vient le voir pour affaire et se présente à lui : X, adventiste du septième jour. Ah! lui répond l'autre, Conturieux, je m'en "foustiste" de tous les jours! Ces américains qui appartiennent à toutes sortes de sectes sont assez mal vus par ici car on les accuse de faire de la propagande pan-nègre et ce n'est certes pas l'endroit.

Dans l'après-midi je tue une perdrix devant le campement; c'est la première que j'ai l'occasion d'examiner de près; comme taille elle est aussi grosse qu'une belle pintade, mais avec les pattes rouges et un bien plus joli plumage; les plumes du ventre sont longues et cendrées, les ailes et le dos presque noirs. Peu après, Terlinden vient nous rejoindre et nous causons jusqu'à assez tard; c'est un type très amusant et s'intéressant beaucoup à l'éthographie des tribus avec lesquelles il a été en contact et qu'il semble connaître parfaitement. On l'écoute avec beaucoup de plaisir.

Vers 16 heures, j'entends tous les boys qui riaient à gorge déployée et voulant savoir ce qui peut tant les amuser, je regarde du côté de la cuisine pour découvrir qu'ils ont plumé complètement un malheureux coq et l'ont ensuite relâché; l'air ridicule de cette pauvre bête est en effet amusant et pour des noirs il n'en faut pas plus pour les faire s'esclaffer; rien n'est trop cruel pour ces sauvages qui tortureraient un homme aussi bien qu'un animal et en s'amusant peut être davantage. Ils n'ont d'ailleurs aucun respect pour leurs morts et dans les environs ils s'en débarrassent en les jetant dans les marais les plus proches; c'est l'inverse d'une des tribus d'à côté qui les ensevelissent dans leur hutte ce qui est sévèrement défendu par les autorités qui punissent les coupables de 200 francs d'amende et de six mois de prison.

Jeudi 11 Octobre 1923 :

Rien fait de toute la journée que j'ai passé à lire le premier volume de "Vingt ans après". Vers 16 heures nous allons faire une promenade sur la rive Ouest du lac avec l'espoir de trouver un ibis blanc, mais nous en sommes pour nos frais; la promenade est très jolie et on a de jolis points de vue sur le lac qui est très calme et reflète les montagnes dont l'éclairage est parfait.

Vendredi 12 Octobre 1923 :

Nous finissons de déjeuner quand Terlinden vient nous dire qu'il faut déménager pour céder la place au commissaire Royal qui sera ici à 9 heures. Nous empaquetons toutes nos affaires et allons nous installer sous la tente contre la maison de Terlinden qui la met très aimablement à notre disposition pour y placer nos fauteuils et même notre salle à manger. Le Commissaire Royal arrive sur le "Voilier" à 11 heures et peu après nous entendons les danses des indigènes descendus pour la circonstance. Comme nous les avons déjà vues et photographiées, nous restons tranquillement chez nous.

A 16 heures 30, arrivent une quinzaine de fillettes qui viennent en chantant vendre de la farine de sorgho (mtama) et de manioc. Elles se mettent en rang et commencent à danser et à chanter; la maîtresse de ballet danse très gracieusement et je regrette une fois encore de n'avoir pas le talent musical voulu pour enregistrer ces airs qui sont vraiment bien; les voix s'harmonisent mais il serait mieux de les entendre d'une certaine distance où elles se fondraient davantage. Les plus jeunes des fillettes n'ont comme ornement que les fils en herbe tressés qu'elles portent autour des hanches; d'autres un peu plus âgées ont en outre une peau de chèvre ou une peau de vache. Toutes ont plus ou moins de perles autour du cou. Celles qui portent une peau de vache sont les seules qui soient mariées et elles ont aussi les cheveux coupés ras sauf une couronne au milieu de la tête; ces deux particularités font partie de la cérémonie du mariage qui autrement n'est pas valable. Il y a aussi une autre manière de se couper les cheveux qui indique qu'elles ont un amant pour une période de trois ans; voilà le mariage à bail : décidément rien de nouveau sous le soleil.

Ce matin je reparlais au Commissaire de District de la possibilité d'une usine à sucre et ce soir à Terlinden. Cette idée me poursuit et je sens qu'il y a beaucoup de galette, seulement il faudra payer de sa personne, surtout au début. Le gouvernement loue des terres jusqu'à 500 hectares à raison de 50 centimes l'hectare par an, et pendant 5 ans; au bout de ces cinq années si la propriété a été mise en valeur, le bail est renouvelé pour 30 ans avec faculté de renouvellement pour une autre période. D'après ce que j'ai vu du pays on pourrait travailler dans les plaines qui longent la Rusisi, entre Sange et Uvira par exemple; au besoin on aurait suffisamment d'eau dans la Sange pour irriguer une grosse propriété, car en saison sèche, comme maintenant, son volume est assez fort.

Samedi 13 Octobre 1923 :

Je passe la matinée à mettre de l'ordre dans les caisses contenant les provisions et je parviens à économiser une caisse, c'est à dire un porteur; nous aurons quand même 30 charges sans compter les porteurs de fauteuils. Avant de partir pour le nouveau poste avec le Commissaire de District, Terlinden me prête une brochure "L'organisation politique des Bashi", qui est très intéressante. Les Bashi (aussi appelés : Banyabungu) sont les tribus des environs du Kivu entre la Luvimvi au sud, et la Luviru au nord.

A 15 heures je pars pour chez Dierckx pour lui faire une visite de digestion et lui demander de me faire préparer 12 glissières en bois pour les cordes de la tente; je rencontre chez lui son ex-associé, Van Balle, qui me donne beaucoup de détails sur l'éléphant et m'invite à venir le chasser chez lui, à 2 jours de Sake où il y en a beaucoup, il y a aussi beaucoup de buffles.

Terlinden vient nous rejoindre pour dîner sous la tente et nous nous séparons à 22 heures 30.

Dimanche 14 Octobre 1923 :

Dans la matinée arrivent une troupe de Warega qui viennent dire bonjour à Terlinden, mais comme ils s'arrêtent chez le Commissaire de District, je ne vais pas les voir croyant que j'en aurais l'occasion plus tard; je le regrette car j'aurais pu leur acheter une sorte de castagnettes sculptée dont ils accompagnent leurs chants et leurs danses que j'entends de chez moi.

A 15 heures nous faisons porter tous nos bagages sur le bateau car devant partir à 6 heures demain nous préférons coucher à bord afin de ne pas avoir à tout empaqueter dans l'obscurité demain matin. Nous dînons sous la tente et restons à causer jusqu'à 22 heures avec Terlinden; nous allons à bord où on est très bien installé sur le pont qui est abrité par des voiles qui le ferment complètement à l'arrière, c'est en somme bien mieux qu'une tente.

KALEHE

Lundi 15 Octobre 1923 :

Nous avons quitté Bukavu à 6 heures pour nous rendre à Katana, à la mission des Pères Blancs; le voyage est très agréable car le paysage devient de plus en plus joli à mesure que l'on gagne le Nord, malheureusement le temps est couvert et la pluie à craindre. On passe entre de nombreuses îles presque toutes habitées et cultivées en partie : bananeraies, manioc, patates; il y a des moments où on se demande où est la route. A certains endroits, il y a le palmier qui donne de l'huile qui pousse tout au bord de l'eau et les reflets dans l'eau calme sont très jolis. Nous sommes reçus très cordialement à Katana où nous arrivons à midi et demie. Les Pères ont là une très belle mission additionnée d'un séminaire d'où sont déjà sortis 3 prêtres indigènes.

Nous déjeunons avec les Pères qui nous font servir un vrai festin provenant uniquement de la mission : charcuterie, boeuf, cresson, pommes de terre, carottes, pois, fraises et crème et beurre, même le pain est fait avec du blé récolté sur les lieux et il est exquis.

Après le déjeuner nous faisons (malheureusement beaucoup trop à la hâte) le tour de la propriété qui est spacieuse et parfaitement cultivée et entretenue; je trouve là presque entièrement les plantes de Maurice ou de la Réunion : eucalyptus, gréviléas, acacias (bernier et decurrens), quinquina, lacques, mangues, corrosole, roussailles, bibaces, avocats, limons, aloès malgache, sisal, café, goyaviers fleurs, et même une touffe de cannes qui est superbe (une sorte de Uba) et contient au moins 30 cannes de 2 mètres avec fuseaux de 1 mètre à 1 mètre 50. C'est magnifique. Une feuille d'aloès mesurée donne 2 mètres 80; la moyenne de la touffe doit être 2 mètres 50. En outre de ces cultures les Pères ont aussi une fabrique de briques et de tuiles et même un four à chaux mais qui donne une chaux très quelconque mélangée à beaucoup de lave. Nous partons à 15 heures pour Kalehe où nous arrivons vers 17 heures.

Le Commissaire de District est reçu par l'administrateur (M. Ranzbottin), son adjoint et sa femme (M. et Mme. Verdonck), le directeur de l'atelier de menuiserie et sa femme (M. et Mme. Leinert) et M. Dierckx; quelques chefs des environs sont là avec leurs soldats en uniforme et armés de fusils de bambou. On se rend au poste qui est sur la hauteur à 1 kilomètre du débarcadère et environ 60 mètres plus haut; nous sommes invités à dîner chez M. Verdonck dont la femme est une charmante Bordelaise qui nous reçoit comme les françaises savent le faire (quand je dis "française" je comprends également les Belges, car il est difficile de les séparer). La maison qui vient d'être occupée est très gentiment décorée avec des petits riens et on reconnait là la main d'une femme. Le dîner très gai est parfait et un "Moka" fait par Mme. Verdonck est particulièrement bon. En résumé, charmante soirée et comme je n'en avais pas passée depuis longtemps; on avait peine à se croire au Kivu. Nous redescendons au bord du lac pour coucher sous la tente.

Mardi 16 Octobre 1923 :

Passé toute la matinée à divers travaux de couture, entre autres à mettre à mon pantalon des pattes pour passer le ceinturon; l'aiguille qui est une sorte de passe lacets est rouillée par dessus le marché et le fil fait des noeuds à chaque point, ce qui ne facilite guère le travail. Nous déjeunons chez M. et Mme. Leinert et allons ensuite visiter l'atelier de menuiserie où travaillent 20 indigènes qui sont en apprentissage depuis 8 mois, ils travaillent assez bien et ont fait plusieurs meubles, tels que chaises, tables, un buffet et une bibliothèque; les modèles sont très simples mais l'exécution est bonne. Nous redescendons vers 15 heures et je reprends mon étude de Swahili, négligée depuis quelques jours. Nous dînons de nouveau chez M. Verdonck et descendons ensuite coucher à bord cette fois car nous devons partir à 2 heures pour profiter du calme de la matinée et arrivé à Kisenyi vers 10 heures. Les boys ont bu du "pombe" et ne savent plus distinguer leur main gauche de leur main droite; il est inutile de leur faire des remontrances maintenant car ils n'y comprendraient rien, ce sera pour demain. Tous les européens du poste nous ont accompagné au bateau et le petit chat des Verdonck a aussi suivi et veut absolument rester à bord. On se sépare vers 21 heures 30.


Source http://www.benoitrey.net/ancien/safari/journal_safari_03.htm
 
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