Ils ont tout quitté précipitamment : leur village de Kichanga, dans le Nord-Kivu, en République démocratique du Congo (RDC), leur vie paisible de paysans rythmée par les saisons. En août dernier, Ibuki Fura, 50 ans, et ses quatre enfants se sont retrouvés sous le feu de deux groupes armés ennemis. « Il y avait des tirs partout, des gens ont été tués devant nous », se souvient Ibuki. La peur au ventre, la famille a parcouru une centaine de kilomètres pour se réfugier à Goma, la capitale du Nord-Kivu. Ils ont finalement échoué au camp de déplacés de Mugunga, à une quinzaine de kilomètres du centre de la ville. Aujourd’hui, assise devant la hutte où elle abrite sa famille, cette femme au visage buriné semble attendre quelque chose, les yeux dans le vague. Devant elle, une immense étendue de terre gris cendre, parsemée de petites huttes blanches. Pour se protéger de la pluie, les déplacés se fabriquent des abris avec des branches recourbées, couvertes de feuilles de bananier et d’une bâche en plastique, s’ils ont pu s’en procurer une. Car tout manque ici et les arrivées ne faiblissent pas. À Mugunga, par exemple, deux ou trois familles débarquent chaque jour. 400 000 déplacés s’agglutinent ainsi autour de Goma, réfugiés dans leur propre pays, fuyant les combats entre groupes armés mais surtout les atrocités commises sur les civils, principales victimes d’un conflit oublié, qui a fait pourtant 4 à 5 millions de morts.
Juin 1994 : un million de Hutus fuient les Tutsis, arrivés au pouvoir à Kigali, la capitale rwandaise, et se réfugient de l’autre côté de la frontière en RDC, alors Zaïre. Parmi eux, des milices génocidaires armées qui investissent les camps de réfugiés installés au Kivu, se cachent dans les forêts et lancent bientôt des attaques contre Kigali. Deux guerres s’ensuivent. En 1996, le Rwanda allié à l’Ouganda fomente une rébellion menée par Laurent Désiré Kabila. Partant du Kivu, la rébellion traverse le pays jusqu’à Kinshasa, la capitale, à 2 000 kilomètres de là, et renverse le maréchal Mobutu. Deux ans plus tard, Kabila renie ses alliés qui ripostent en lançant une nouvelle attaque. À chaque fois, le Kivu sert de base aux rébellions. Aujourd’hui, des groupes armés terrorisent toujours la région. Parmi eux, le Front de libération du Rwanda, le FDLR, composé de membres de l’ex-armée rwandaise et des milices paramilitaires hutus, les Interahamwe, très présents au Sud-Kivu. Mais ils ne sont pas les seuls : au Nord-Kivu, le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) mené par Laurent Nkunda, un Tutsi congolais général de l’armée qui a fait sécession, dit se battre pour protéger les Tutsis menacés par le FDLR. Tandis que les “Maï Maï”, à l’origine des “résistants” congolais, luttent contre la présence des troupes étrangères, et de troupes rwandaises, en RDC.
Lieu martyre. Tous semblent rejouer la guerre Hutus contre Tutsis, transposée sur le territoire congolais. Mais en réalité, leurs objectifs paraissent beaucoup plus prosaïques. Le FDLR règne ainsi sur le parc national du Kahuzi-Biega, dans le Sud-Kivu, célèbre pour ses gorilles, mais surtout pour son coltan : un minerai conducteur électrique très demandé, parce qu’il entre dans la composition des téléphones portables, des ordinateurs et même des consoles de jeux vidéo. Une fois extrait, le minerai est transporté, sans qu’aucune taxe soit payée, jusqu’à la frontière rwandaise à quelques kilomètres de là. Quant à Laurent Nkunda, il s’est approprié un domaine autour des villes de Masisi et de Rutshuru, à 70 kilomètres de Goma. Un territoire riche en or, en cassitérite, un minerai qui entre dans la composition de l’étain, et également en coltan. Pour se constituer ces royaumes et pouvoir exploiter les minerais en toute tranquilité, les groupes armés attaquent les villages voisins. Objectif : se ravitailler en pillant les récoltes et le bétail, et terroriser les habitants par tous les moyens.
Kaniola, à 70 kilomètres de Bukavu, la capitale du Sud-Kivu. Ici, tout respire la paix : la douceur du climat, la végétation luxuriante, la rondeur des collines qui embrassent les habitations. Pourtant, il suffit de prononcer le nom de ce groupement de communes pour voir l’effroi se dessiner sur le visage des habitants du Sud-Kivu. Car Kaniola est un lieu martyr. La forêt équatoriale, toute proche, de l’autre côté de la vallée, est infestée de combattants du FDLR. Aux avant-postes, la commune subit fréquemment des attaques. Le 27 mai 2007, 18 villageois y ont été ainsi sauvagement assassinés. « Cela s’est passé la nuit, des Hutus rwandais armés sont descendus de la colline, ils ont brûlé des maisons, tué plusieurs villageois, étranglé un bébé de deux mois », raconte Gyavira Bugandwa, le prêtre de la paroisse, en montrant les photos prises le lendemain du massacre – clichés insoutenables de corps suppliciés. Il s’agit de la dernière tuerie en date dans le village, mais pas de la dernière attaque. Régulièrement, les miliciens reviennent et violent les femmes.
En 2007, à Kaniola, 2 054 femmes ont été victimes de ce que les ONG et l’Église nomment “des viols comme arme de guerre”. Dans cette région du Sud-Kivu, aucun village ne semble être épargné. Les témoignages se ressemblent. La nuit, des hommes en armes violent les femmes en public, souvent devant leur mari ligoté. Puis les jeunes filles sont entraînées dans la forêt où elles servent d’esclaves sexuelles.
Mort à petit feu. C’est ce qui est arrivé à Eugénie, 15 ans, rencontrée à l’hôpital de Panzi, un quartier en périphérie de Bukavu. 250 femmes victimes y sont soignées chaque mois, un chiffre qui n’a pas faibli depuis dix ans. Au réfectoire de l’hôpital, Eugénie engage elle-même la conversation, ses grands yeux sombres plantés dans les vôtres. Un peu perdue, un peu ailleurs. Elle vient d’un village éloigné, à 300 kilomètres de Bukavu. « J’ai été emmenée deux fois dans la forêt par les “interahamwe”, raconte-t-elle. La première fois, j’y suis restée trois mois avant d’être retrouvée par les Casques bleus de la Monuc (la Mission des Nations unies en RDC). Puis les miliciens sont revenus et m’ont de nouveau kidnappée. » Aujourd’hui, sauvée par des militaires congolais qui l’ont retrouvée, hagarde, dans la forêt, Eugénie attend d’être opérée. Elle souffre d’une fistule, une pathologie fréquente en Afrique, généralement due à un accouchement difficile ou à une grossesse trop précoce : la vessie ou le rectum communique alors avec le vagin. Ne pouvant plus retenir ses excréments, la femme se vide continuellement. Mais dans le cas d’Eugénie, comme pour la plupart des femmes soignées à Panzi, la fistule est due aux violences sexuelles qu’elle a subies. « Les miliciens ne se contentent pas de violer, témoigne Denis Mukwege, le gynécologue obstétricien, directeur de l’hôpital de Panzi. Ils enfoncent parfois des bâtons ou des baïonnettes dans le vagin qui ravagent l’appareil génital. Ce ne sont pas des tueries de masse, mais le résultat est le même : les infections, les maladies sexuellement transmissibles, le VIH font le travail, sans compter que certaines femmes ne pourront plus avoir d’enfant. C’est une mort à petit feu qui a “l’avantage” d’être discrète : pas de photos de tas de cadavres comme lors du génocide rwandais, ni de fosses communes qui pourraient émouvoir la communauté internationale. »
Une méthode si efficace que le viol est devenu une pratique courante, utilisé à plus ou moins grande échelle par tous les groupes en présence. Si, dans le Sud-Kivu, 90 % de ces crimes sexuels sont, selon le témoignage des victimes, le fait du FDLR, les autres milices ne sont pas en reste. Ainsi, lorsque les hommes du CNDP de Laurent Nkunda prennent la ville de Bukavu en mai 2004, ils se répartissent les quartiers et violent méthodiquement maison par maison. Marie Baati, 30 ans, rencontrée à Chiriri à quelques kilomètres de Bukavu, était chez elle à ce moment-là. « J’ai été violée par sept miliciens du CNDP, relate-t-elle. Ils ont fait cela devant mes cinq enfants. Lorsque mon mari, qui était en voyage, est revenu, il m’a chassée de la maison. La honte était trop grande et il avait peur que j’aie le sida. » Le viol, parce qu’il détruit quasiment toujours le noyau familial, déstructure la société dans son ensemble : les femmes sont rejetées, stigmatisées par leur entourage. Abandonnées par leur mari, elles se retrouvent seules avec leurs enfants, sans ressources, souvent enceintes, leurs maisons pillées. Comme Furaha, 30 ans, rencontrée dans une maternité de Bukavu, violée par quatre miliciens du FDLR et enceinte de neuf mois. Que deviendront ces enfants ? Tout le monde parle ici de “bombes à retardement”. Certains sont abandonnés et viennent grossir le nombre des enfants des rues. L’avortement est illégal en RDC. Mais face à la détresse de certaines femmes, des associations sur le terrain font parfois appel à des médecins compatissants.
Aujourd’hui, Marie et Furaha sont aidées toutes les deux par Béatrice et Ghislaine, deux jeunes femmes formées tout spécialement par le Bureau diocésain des œuvres médicales (BDOM) de Bukavu. Une centaine d’accompagnatrices suivent ainsi les victimes dans leur vie quotidienne. Elles interviennent même auprès des maris pour les convaincre d’accueillir de nouveau leur épouse. À l’image du BDOM, de nombreuses structures aident ces femmes. À Goma, par exemple, l’association Synergie des femmes anime des ateliers où celles-ci apprennent la couture ou la broderie. Des activités génératrices de revenus, qui leur permettront de survivre.
Face à la détresse des populations, la communauté internationale peine à trouver des solutions. En janvier, la conférence de Goma sur la paix, la sécurité et le développement dans les Kivus trace les grandes lignes d’un accord de paix et d’un désarmement des FDLR. Le 13 mars dernier, le Conseil de sécurité l’exigeait même dans une résolution votée à l’unanimité (1804). Mais un désarmement effectif et le retour de ces groupes au Rwanda pourraient être difficiles à obtenir, sans doute du fait de Paul Kagamé, le président rwandais, qui ne veut pas du retour d’une partie des génocidaires sur son territoire. Mais pour certains observateurs, la présence des FDLR au Kivu arrangerait bien le Rwanda, car ceux-ci lui fourniraient un prétexte pour garder un œil sur la région. Quant à la Mission des Nations unies en RDC, la Monuc, elle ne brille pas par son efficacité. Avec 17 000 Casques bleus présents en RDC, et un budget d’un milliard de dollars chaque année, la Mission des Nations unies en République démocratique du Congo (RDC) est la plus importante au monde. En théorie, les Casques bleus de la Monuc sont encouragés à « mener des opérations de recherche pour empêcher des attaques contre des civils et suspendre les capacités militaires des groupes armés illégalement qui continuent à user de violence » (résolution des Nations unies du 30 mars 2005). Mais dans les faits, ils semblent bien passifs. Ou pire, ils sont accusés d’être complices du pillage des ressources minières opéré par les groupes armés. Dans le Sud-Kivu, toutes sortes de rumeurs circulent sur le sujet : un villageois aurait vu des camions de la Monuc ravitailler les camps du Front de libération du Rwanda (FDLR). Une jeune fille kidnappée par le FDLR nous a dit avoir vécu plusieurs mois dans un camp sous une bâche portant le sigle “UNHCR”, l’Agence des Nations unies pour les réfugiés... Une certitude : les soldats indiens et uruguayens qui composent le corps des Nations unies ne semblent pas avoir envie de risquer leur vie pour le Kivu. « Dans le processus de transition, l’appui de la communauté internationale et de la Monuc a été particulièrement important. L’engagement du pays tout entier dans le processus électoral est le signe d’un devenir possible », souligne pourtant Yves Lefort, chargé de mission Afrique, au Secours Catholique.
À bout de souffle. Pourtant, le temps presse : la guerre inscrit des traces profondes. Les villes étouffent sous l’afflux des déplacés. Bukavu, jadis cossue, en est malade. Les nouveaux arrivants construisent là où ils peuvent. Les routes défoncées se gorgent d’eau à chaque pluie, formant des lacs difficilement franchissables. Matin et soir, une marée humaine fait la navette entre le centre-ville et la périphérie, provoquant des embouteillages sans fin. Surtout, la violence est un poison qui s’est infiltré dans la société. « Les crimes sexuels, qui étaient encore exceptionnels il y a quelques années, sont devenus banals », témoigne Denis Mukwege, le chirurgien de Panzi. À Bukavu et à Goma, des panneaux explicites, affichés sur les murs ou aux carrefours, côtoient les messages de prévention contre le VIH : des militaires y menacent par exemple de leur braguette une paysanne, avec ce slogan : “Respectons la femme, la fillette et la vieille dame, le viol est un crime”. Dans une rue de Goma, les visages des personnages de l’une de ces images ont été mitraillés. On peut y voir un homme, pantalon baissé, courir après une fillette dont on ne distingue plus les traits.
Les hommes et les femmes de bonne volonté qui luttent pour que tout cela cesse sont à bout de souffle, harassés par ce conflit interminable. « Il arrive que notre travail soit réduit à néant », témoigne Odile Mabunga, responsable du service d’écoute et d’accueil des femmes traumatisées au Centre Olame, une des premières organisations à être venues en aide aux femmes à Bukavu, lorsque les victimes de retour dans leur village sont attaquées une nouvelle fois. « La seule solution efficace serait que ces groupes armés quittent la forêt. » Au cours de ce reportage, nous avons rencontré plusieurs de ces femmes dont les vies ont été ravagées par des viols successifs au gré des flux et reflux des milices. Comme Francine, 26 ans, rencontrée à Chiriri, à une dizaine de kilomètres de Bukavu. Avec son visage émacié et sa silhouette fluette, on dirait une petite fille qui a vieilli sans grandir. Son corps est un champ de bataille ensanglanté. En mars 2004, elle est violée chez elle par treize Interhamwe qui pillent sa maison et la kidnappent : elle réussit à s’enfuir après trois jours de calvaire dans la forêt. Trois mois plus tard, en juin, elle croise sur sa route les hommes de Laurent Nkunda qui quittent Bukavu après avoir occupé la ville pendant deux semaines. Francine devient la “femme” de l’un d’entre eux. Malade, elle est abandonnée quelques semaines après. En septembre dernier, la jeune fille a subi une nouvelle attaque des “Interhamwe” dans son village. « Je souffre d’infections. J’ai été opérée il y a quelques semaines », chuchote-t-elle en soulevant son T-shirt : son bas-ventre est barré d’une large cicatrice brune.
Sujet @ Anne Guion
Photos @ Patrick Delapierre / SC
